(source : http://www.francesoir.fr/l%E2%80%99escroquerie-des-fausses-victimes-shoah-60836.html )

Plus de 5.500 personnes qui se faisaient passer pour des victimes de la Shoah ont détourné des indemnisations destinées aux survivants des persécusions nazies.

Ils décrivaient l’enfer des camps de travail et des ghettos. D’autres racontaient comment, gamins, ils avaient fui les nazis sous les bombes pour se cacher jusqu’à la libération. En guise d’indemnisation, ces survivants ont réclamé et reçu des milliers de dollars du gouvernement allemand, via un fonds dédié aux victimes des persécutions nazies. Mais leurs récits, fourmillant de détails réalistes, étaient faux. Mardi, à New York, après onze mois d’enquête, la police fédérale américaine a révélé que plus de 5.500 personnes ont détourné des fonds d’indemnisation en se faisant passer pour des victimes de la Shoah… alors que nombre d’entre elles n’étaient même pas nés en 1945. Une escroquerie aux relents nauséabonds, d’un montant de 42,5 millions de dollars.

L’affaire éclôt en novembre 2009 à New York, au siège de la Claims Conference, l’organisation chargée d’étudier et de défendre les demandes de dédommagement des victimes du nazisme. Des employés sourcilleux relèvent d’étranges similitudes entre deux cas qu’ils examinent. L’organisation charge le FBI de mener les investigations. Celles-ci se sont achevées mardi avec l’arrestation de dix-sept personnes à New York. Six d’entre elles sont des employés de la Claims Conference. Elles sont accusées d’avoir validé des milliers de requêtes frauduleuses, émanant pour la plupart de membres de la communauté juive russe du quartier de Little Odessa, à Brighton Beach.

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Deux fonds d’indemnisation siphonnés

Entre 1993 et 2009, deux fonds différents gérés par l’organisation ont ainsi été siphonnés. Le premier, destiné aux réfugiés contraints de quitter leur ville d’origine à cause des nazis, donne droit à un versement unique de 3.600 $. Pas moins de 4.957 fausses victimes ont été identifiées. Le second fonds prévoit une rente mensuelle de 411 $ pour les survivants des persécutions qui gagnent moins de 16.000 $ par an.

Cette fois, 658 escrocs en ont abusé. Au centre du système se trouve Semen Domnitser, qui dirigeait ces deux fonds d’indemnisation depuis 1999 : selon les enquêteurs, aucun dossier ne pouvait être transmis au gouvernement allemand sans avoir été approuvé par lui.

Pour monter ces requêtes bidon, le système était rodé. « Les candidats ont été recrutés pour fournir des copies de leurs papiers d’identité, certificats de naissance et passeports, en échange de quoi on leur promettait de l’argent provenant d’un fonds lié à la guerre, a expliqué le procureur fédéral Preet Bharara. Une fausse demande était alors préparée au nom de l’individu avec des documents d’identification pour qu’il puisse avoir droit aux compensations. »

Des publicités, dans des journaux russes, proposaient d’aider les demandeurs à établir leurs dossiers moyennant paiement, relate le Washington Post. Une complice confectionnait de faux certificats de mariage, de scolarité ou de naissance, russes ou ukrainiens… De quoi travestir la réalité et coller aux critères de compensations, grâce à une fine connaissance de l’histoire de l’Holocauste. Malgré des falsifications parfois grossières – la même photo sur des dizaines de passeports –, ces requêtes étaient validées rapidement. Et, au passage, les employés corrompus empochaient un coquet pourcentage.

L’institution elle aussi victime

Au-delà du préjudice financier, ce scandale vient ternir l’image de la Claims Conference. Créée en 1951, l’institution verserait aujourd’hui près de 400 millions de dollars par an, au nom du gouvernement allemand. « S’il y avait une organisation dont on pouvait espérer qu’elle serait à l’abri de la cupidité et de l’escroquerie, c’est la Claims Conference, qui aide chaque jour des milliers de victimes, a regretté le procureur fédéral Preet Bharara. Tristement, ceux qui viennent en aide aux victimes se retrouvent à leur tour victimes de duperie. »

Depuis que l’affaire a éclaté, le bureau new-yorkais de la Claims Conference a baissé son rideau. Le versement des indemnisations est suspendu et les nouvelles demandes sont traitées directement en Allemagne ou en Israël. « Nous sommes choqués que des personnes puissent voler de l’argent destiné aux survivants du pire crime de l’histoire, a déploré mardi le président de l’organisation, Julius Berman. C’est un affront à la décence humaine. »

Pour autant, aucune victime réelle n’a été spoliée, a-t-il affirmé. Les dix-sept inculpés, eux, risquent des peines allant jusqu’à soixante ans de prison et 750.000 $ d’amende. Et, à ce jour, seuls 29 bénéficiaires de l’escroquerie ont restitué de l’argent, pour un total d’environ 200.000 $.